Méconnue, même en France, Mayotte (Maore) est pourtant étroitement liée à l’Hexagone. Tour à tour colonie (1841), territoire d’outre-mer (1946) et collectivité territoriale (1976), la petite île du canal du Mozambique deviendra en 2011 le 101e département. Une situation d’exception dans l’histoire de la «Françafrique» puisque ce sont les Mahorais eux-mêmes qui, le 29 mars 2009, ont exprimé dans les urnes leur «attachement» renouvelé à la France (95% de oui, 41% d’abstention).
En 1974 déjà, Mayotte s’était démarquée de ses trois soeurs comoriennes – Anjouan, la Grande Comore et Mohéli – pro-indépendantistes. Avec pour conséquence son amputation de l’archipel des Comores, au mépris du droit international. Car, pour l’ONU et l’Union africaine, Mayotte est partie intégrante de l’Union des Comores.
Dans une vingtaine de résolutions, l’Assemblée générale des Nations Unies condamne la présence française à Mayotte en vertu du respect des frontières issues de la colonisation. En vain. «Une intervention concrète serait du ressort du Conseil de sécurité. Mais la France est un de ses membres permanents et peut donc faire valoir son droit de veto. C’est la diplomatie du plus fort», dénonce Pierre Caminade, militant de l’association Survie* et auteur de Comores-Mayotte: une histoire néocoloniale.
Quatre îles divisées
Pour comprendre pourquoi ce confetti de l’océan Indien s’est isolé de ses voisins, il faut remonter aux années 1960, moment où Mayotte perd le contrôle politique de l’archipel avec le transfert de la capitale de Dzaoudzi (Petite-Terre, Mayotte) à Moroni (Grande Comore). Le ressentiment des Mahorais est encore exacerbé dès 1973 avec la présidence d’Ahmed Abdallah. «C’était une marionnette de l’Elysée qui menait une politique anti-mahoraise, explique Pierre Caminade. Parallèlement, la campagne de l’Action française, mouvement monarchiste et colonialiste, a soutenu le MPM (Mouvement patriotique mahorais) dans sa persécution des pro-indépendantistes.»
La fracture entre Mayotte et le reste de l’archipel naît aussi d’une division entre les îles. «Il y a quatre entités bien définies. Chacun défend son territoire», relève Siti Yahaya, collaboratrice aux archives départementales de Mayotte. «Les Mahorais ont choisi de rester français pour ne pas subir le sort qu’ils imaginaient: être sous la domination des Grand-Comoriens et des Anjouanais. Ils préféraient être dominé par quelqu’un d’extérieur que par leurs frères! Vu la situation des Comores aujourd’hui, aucun Mahorais ne vous dira que nos aînés ont eu tort.»
Une vie meilleure?
Et pour cause. Dans l’Union des Comores, la pauvreté est endémique et la situation socio-politique instable, héritage d’une vingtaine de coups d’Etat à laquelle la France n’est pas étrangère. «Abdallah a imposé unilatéralement l’indépendance des Comores le 6 juillet 1975. Le 3 août, il était victime d’un coup d’Etat auquel prendra part le mercenaire Bob Denard. La France, grâce à ses services secrets, a passé son temps à faire valser le régime comorien. C’est le principe général de la Françafrique», analyse Pierre Caminade.
La crise séparatiste dans les Comores en 1997 n’arrange rien. Entre l’instabilité politique et sociale et la manne financière française, le choix des Mahorais est clair: Mayotte deviendra en 2011 le 5e département d’outre-mer, au même titre que la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion. A l’angélisme du préfet Hubert Derache, pour qui l’attachement à la France est «viscéralement ancré dans l’âme des Mahorais», plusieurs d’entre eux rétorquent: «On est français sur le papier. La départementalisation, c’est pour avoir une meilleure vie.» Le sera-t-elle?
Le revenu de solidarité active (RSA) pour les demandeurs d’emploi pourra être perçu dès 2012 par les Mahorais (environ le quart du montant versé en Métropole). Le rattrapage sur les prestations sociales est prévu sur une vingtaine d’années, à commencer par ceux déjà en vigueur, les allocations pour les familles, les adultes handicapés et les personnes âgées. De nouveaux droits donc, mais aussi des devoirs avec la mise en place de nouveaux impôts dès 2014.
La politique en slogans
Des devoirs pas toujours compris par la population, tant la campagne a été verrouillée par les pro-départementalistes. «Le rêve, c’est l’indexation et l’intégration. Ici, la politique, c’est des pensées par slogan. Il n’y a pas d’analyse, pas de réflexion. On prend le département et on verra après. Les impôts fonciers vont leur tomber dessus. Ils ne pourront pas payer et perdront leurs terres», craint Ahmed Mohamed, enseignant. Son épouse Isabelle ajoute: «Un des arguments pour la départementalisation était: ‘Vous pourrez faire femme seule à Mayotte!’ grâce aux allocations. Voilà le projet de société. Ici, les embouteillages sont un indice de modernité, car cela confirme qu’on se rapproche de la réalité française.»
Avec plus de 500 habitants par kilomètre carré (contre 112 en Métropole), la densité de population sur l’île risque d’aviver les tensions (la population a été multipliée par quatre en trente ans pour atteindre quelque 200 000 habitants). Le cadastre est encore en chantier et le recensement de la population toujours en cours… depuis dix ans. I